Entretien avec Driss Herrati, expert en logistique

Le Matin - 5 novembre 2014 à 12:05

Pour l’expert en logistique et directeur général d’Avenir Formation, cabinet spécialisé dans la logistique et le transport, le Maroc gagnerait à mettre en place un régime fiscal incitatif pour encourager les entreprises à externaliser leur logistique et partant, permettre l’émergence d’une offre compétitive.

90% des entreprises industrielles marocaines gèrent leur logistique en propre.

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«Le pays a cumulé du retard sur ce chantier, ce qui lui fait perdre des millions sinon des milliards de dirhams»

Le Matin éco :

Pensez-vous que le développement de zones logistiques multiflux régionales permettra de résoudre la problématique de l’offre logistique au Maroc ?

Driss Herrati :

Je pense que la démarche est rationnelle et très importante pour l’organisation de toute la chaîne logistique au Maroc. Toutefois, il faut savoir que les plateformes logistiques, à elles seules, ne peuvent pas
résoudre toute l’équation. Car cela ne sert à rien d’avoir des entrepôts répondant aux standards internationaux, mais qui restent vides. Encore faut-il inciter, sinon obliger via un cadre réglementaire rigide et un
régime fiscal incitatif, les entreprises à externaliser leur logistique. Aujourd’hui, l’on constate malheureusement que de grands groupes marocains gèrent toujours leur logistique en propre, alors que s’ils la
sous-traitent à des opérateurs spécialisés, ils gagneraient beaucoup en coûts de production. L’impact même pour le consommateur final en serait conséquent puisqu’il aura des produits de qualité à un prix raisonnable
et dans les bons délais.

Le Matin éco :

Oui, mais comment encourager les entreprises à externaliser leur logistique ?

Driss Herrati :

J’insiste beaucoup sur ce point : il faut absolument que l’État mette en place des incitations fiscales pour encourager les entreprises marocaines à externaliser leur logistique, sinon les futures plateformes
resteront vides. Valeur aujourd’hui, la zone multiflux de Zenata, par exemple, n’attire pas encore les entreprises marocaines. Pour le moment, il n’y a que des géants étrangers du calibre de LG et Samsung qui en
profitent à travers des partenariats avec la SNTL. Pour vous donner un ordre de grandeur : au Maroc, seulement 10 à 15% de la logistique est externalisée.

Et encore, il s’agit de produits et marques internationales comme ceux de Procter & Gamble et autres. Sans oublier que plus de 90% des logisticiens qui travaillent pour le compte de ces marques sont des étrangers
comme DHL, Dachser, M&M, San José, etc. Les opérateurs marocains disposent d’une part de marché d’à peine 10%.

Le Matin éco :

Si le marché est embryonnaire, qu’est-ce qui doit au Maroc d’avoir été classé 62e dans le rapport «Connecting to Compete 2014» publié par la Banque mondiale ?

Driss Herrati :

Il ne faut pas rêver. Si le Maroc a amélioré sa position dans ce classement, c’est bien grâce au port de Tanger Med, en plus de l’augmentation du trafic des conteneurs déplacés. Donc derrière, il faut voir toute la
problématique de la logistique au pays. Comme je l’ai signalé, plus de 90% des entreprises qui font dans la production industrielle gèrent elles-mêmes leur logistique. Elles livrent elles-mêmes leurs clients et les
zones et points de distribution.

Aujourd’hui, l’on parle de plateformes logistiques régionales, c’est important, certes, mais, dans la foulée, il faut développer aussi des zones d’éclatement et moderniser le transport multimodal. J’estime, par
exemple, que cela ne sert à rien d’approvisionner la région de l’Oriental en marchandises moyennant le transport routier qui est très couteux et fort polluant, alors que l’on pourrait le faire via le rail. Il faut
donc massifier les flux sur le rail quand c’est possible, du moins pour les régions reliées à Casablanca via l’infrastructure ferroviaire. Cela permettrait à l’ONCF de booster ses performances et aux entreprises de
réduire nettement leurs coûts de transport et gagner plus de temps.

Il faut donc une approche globale qui, d’une part, encouragera les entreprises à externaliser leur logistique et d’autre part, aux opérateurs logistiques de mettre en place une offre adaptée et surtout alléchante à
l’adresse des clients.

Pour cela, l’État doit développer des instruments financiers afin de favoriser l’émergence de spécialistes marocains de la logistique et partant, inciter les entreprises à se détacher de la logistique et se
concentrer sur leur cœur de métier. Il y a un potentiel énorme pour le développement du marché de la logistique au Maroc, si toutefois l’on arrive à convaincre les entreprises, mais aussi et surtout les petits
commerces à externaliser leur logistique.

Et pour les encourager, il n’y pas mieux que de leur offrir un régime fiscal séduisant. Je pense qu’aujourd’hui, le Maroc a tous les dispositifs nécessaires pour accélérer le processus puisque l’on a mis en place une
stratégie avec des mesures claires et nettes, un Observatoire de la logistique, une Agence de développement de la logistique. Nous avons aussi un réseau autoroutier qui est en train de se développer.

Donc, il faut accélérer les choses, car le pays a cumulé du retard sur ce chantier, ce qui lui fait perdre des millions sinon des milliards de dirhams. En plus, plusieurs groupes internationaux projettent de faire du
Maroc leur hub pour l’Afrique. Pour cela, il faut une offre logistique bétonnée, sinon ils feront appel à des logisticiens étrangers qui vont engranger des bénéfices au détriment d’opérateurs marocains qui pourraient
très bien faire l’affaire…

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