
Entretien avec Driss Herrati, expert en logistique
Le Matin éco : Pensez-vous que le développement de zones logistiques multiflux régionales permettra de résoudre la problématique de l’offre logistique au Maroc ?
Driss Herrati : Je pense que la démarche est rationnelle et très importante pour l’organisation de toute la chaîne logistique au Maroc. Toutefois, il faut savoir que les plateformes logistiques, à elles seules, ne peuvent pas résoudre toute l’équation. Car cela ne sert à rien d’avoir des entrepôts répondant aux standards internationaux, mais qui restent vides. Encore faut-il inciter, sinon obliger via un cadre réglementaire rigide et un régime fiscal incitatif, les entreprises à externaliser leur logistique. Aujourd’hui, l’on constate malheureusement que de grands groupes marocains gèrent toujours leur logistique en propre, alors que s’ils la sous-traitent à des opérateurs spécialisés, ils gagneraient beaucoup en coûts de production. L’impact même pour le consommateur final en serait conséquent puisqu’il aura des produits de qualité à un prix raisonnable et dans les bons délais.
Le Matin éco : Oui, mais comment encourager les entreprises à externaliser leur logistique ?
Driss Herrati : J’insiste beaucoup sur ce point : il faut absolument que l’État mette en place des incitations fiscales pour encourager les entreprises marocaines à externaliser leur logistique, sinon les futures plateformes resteront vides. Valeur aujourd’hui, la zone multiflux de Zenata, par exemple, n’attire pas encore les entreprises marocaines. Pour le moment, il n’y a que des géants étrangers du calibre de LG et Samsung qui en profitent à travers des partenariats avec la SNTL. Pour vous donner un ordre de grandeur : au Maroc, seulement 10 à 15% de la logistique est externalisée.
Et encore, il s’agit de produits et marques internationales comme ceux de Procter & Gamble et autres. Sans oublier que plus de 90% des logisticiens qui travaillent pour le compte de ces marques sont des étrangers comme DHL, Dachser, M&M, San José, etc. Les opérateurs marocains disposent d’une part de marché d’à peine 10%.
Le Matin éco : Si le marché est embryonnaire, qu’est-ce qui doit au Maroc d’avoir été classé 62e dans le rapport «Connecting to Compete 2014» publié par la Banque mondiale ?
Driss Herrati : Il ne faut pas rêver. Si le Maroc a amélioré sa position dans ce classement, c’est bien grâce au port de Tanger Med, en plus de l’augmentation du trafic des conteneurs déplacés. Donc derrière, il faut voir toute la problématique de la logistique au pays. Comme je l’ai signalé, plus de 90% des entreprises qui font dans la production industrielle gèrent elles-mêmes leur logistique. Elles livrent elles-mêmes leurs clients et les zones et points de distribution.
Aujourd’hui, l’on parle de plateformes logistiques régionales, c’est important, certes, mais, dans la foulée, il faut développer aussi des zones d’éclatement et moderniser le transport multimodal. J’estime, par exemple, que cela ne sert à rien d’approvisionner la région de l’Oriental en marchandises moyennant le transport routier qui est très couteux et fort polluant, alors que l’on pourrait le faire via le rail. Il faut donc massifier les flux sur le rail quand c’est possible, du moins pour les régions reliées à Casablanca via l’infrastructure ferroviaire. Cela permettrait à l’ONCF de booster ses performances et aux entreprises de réduire nettement leurs coûts de transport et gagner plus de temps.
Il faut donc une approche globale qui, d’une part, encouragera les entreprises à externaliser leur logistique et d’autre part, aux opérateurs logistiques de mettre en place une offre adaptée et surtout alléchante à l’adresse des clients.